Le Sphinx de Bucegi : entre mystère géologique et mémoire sacrée des Carpates
article de Gabriela Mocănașu
Cette immense formation rocheuse, sculptée dans la pierre des Carpates, évoque sous certains angles une tête humaine monumentale — au point de rappeler le célèbre Grand Sphinx de Gizeh. Son profil austère, son regard tourné vers l’horizon et la symétrie troublante de ses traits lui donnent une présence à l'allure irréelle.
Le site se situe au nord du plateau des monts Bucegi, non loin de la ville de Bușteni, à environ 135 kilomètres de Bucarest. Chaque année, des milliers de visiteurs montent jusqu’au plateau pour découvrir cette étrange sculpture minérale perdue dans les hauteurs des Carpates. Mais au-delà de l’attraction touristique, le Sphinx de Bucegi nourrit depuis longtemps l’imaginaire roumain.
Une œuvre de la nature ?
La première hypothèse concernant son origine reste géologique. Selon les spécialistes, le Sphinx serait un phénomène naturel similaire aux célèbres formations rocheuses voisines appelées "Babele" — « Les Vieilles Dames ».
Durant des millénaires, le vent violent des sommets, les pluies, le gel et le dégel auraient lentement façonné la pierre jusqu’à lui donner cette apparence humaine si particulière. Dans cette lecture scientifique, le Sphinx ne serait donc pas une sculpture volontaire, mais le résultat spectaculaire de l’érosion naturelle.
Et pourtant, même pour certains visiteurs les plus rationnels, quelque chose demeure troublant. Les proportions du visage, la ligne du front, la netteté du menton et l’équilibre général de la structure donnent parfois l’impression d’une intention dissimulée dans la pierre.
Une œuvre des anciens Daces ?
C’est là qu’apparaît la seconde hypothèse, beaucoup plus mystérieuse : le Sphinx pourrait être une œuvre humaine, sculptée dans l’Antiquité par les Daces.
Selon certaines interprétations historiques et ésotériques, les Daces auraient transformé ce rocher en monument sacré après leur victoire contre les armées romaines de l’empereur Domitien en 89 après Jésus-Christ. Le Sphinx aurait alors servi de symbole religieux ou spirituel lié aux croyances anciennes du peuple carpathique.
Aucune preuve archéologique définitive ne confirme cette théorie. Pourtant, elle continue de fasciner de nombreux Roumains. Car dans l’imaginaire national, les montagnes des Carpates ne sont jamais de simples paysages : elles sont perçues comme des lieux de mémoire, de silence et de mystère, où la nature semble encore conserver les traces d’un monde ancien.
Le mystère comme partie de l’âme roumaine
Le Sphinx de Bucegi occupe une place particulière dans la culture roumaine parce qu’il se situe précisément à la frontière entre le réel et le mythe. La culture et la civilisation roumaines entretient depuis toujours un rapport intime avec le mystère : les montagnes, les forêts, les pierres et les vents y possèdent souvent une dimension spirituelle ou symbolique.
Ainsi, beaucoup ne regardent pas le Sphinx comme un simple rocher. Ils y voient un gardien silencieux des Carpates, un témoin immobile des siècles, peut-être même un visage tourné vers les origines profondes du peuple dace.
À certaines heures du jour, lorsque les nuages glissent lentement sur le plateau et que le soleil découpe les contours de la pierre, le monument semble presque vivant. C’est peut-être là que réside la véritable puissance du Sphinx de Bucegi : dans sa capacité à laisser coexister la science et le mythe sans jamais obliger l’homme à trancher définitivement entre les deux.